Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

mardi, 05 septembre 2017

05 septembre 1715: à Versailles


http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/01/Portrait_Of_Phillippe_De_Courcillon.jpg/250px-Portrait_Of_Phillippe_De_Courcillon.jpg

Jeudi 5, à Versailles. 

 

Le parlement et les cours supérieures allèrent à Versailles haranguer le jeune roi, hormis le grand conseil, qui ne va jamais en même temps que le parlement. 

 

Il n'est pas encore décidé si le roi ira à Vincennes, qui est tout meublé et les appartements en sont marqués

 

s'il y va, comme il y a grande apparence, ce ne pourra pas être encore samedi, qui est le jour auquel on croyoit qu'il pourroit aller au parlement. 

 

Les six nouveaux conseils que veut établir M. le duc d'Orléans sont : un conseil de conscience, qu'on appellera le conseil des affaires ecclésiastiques, un conseil des affaires étrangères, un conseil de guerre, un conseil de marine, un conseil de finances et un conseil pour les affaires du dedans du royaume : mais cela ne sera déclaré que quand le roi aura été au parlement*

 

On ne doute pas qu'il n'y ait de grands changements au conseil de régence que le feu roi avoit voulu établir par son testament. 

 

Il y a déjà de grandes réformes faites dans la maison du roi, dans les bâtiments et dans les équipages de chasse, que l'on met sur le pied où ils étoient à la mort de Louis XIII.

 

* Ces conseils étoient en effet du projet de monseigneur le duc de Bourgogne pour son règne, mais autrement choisis et distribués. Ce fut aussi ce qui les fit valoir en gros, et ce qui les fit exécuter et bien recevoir. Mais cette anecdote seule seroit trop longue pour avoir lieu dans de simples additions, tant du côté de ce qui regarde ce prince, que de celui qui regarde M. le duc d'Orléans.

00:00 Publié dans 1715, Dangeau, Septembre | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |

dimanche, 03 septembre 2017

03 septembre 1715: A Versailles

Mardi 3, à Versailles.

— On tint deux conseils à Versailles. M. le duc d'Orléans n'appela à ces conseils que les ministres du feu roi. Les gens qu'il avoit nommés dans son testament pour être du conseil de la régence sont: M. le duc d'Orléans comme chef du conseil, M. le Duc quand il aura vingt-quatre ans accomplis, M. le duc du Maine, M. le comte de Toulouse, du chancelier de France, [sic] duchef du conseil royal, des maréchaux de Villeroy, de Villars, d'Huxelles, de Tallard et d'Harcourt, des quatre secrétaires d'État et du contrôleur général des finances. Il nomme pour gouverneur du nouveau roi le maréchal de Villeroy, et s'il meurt pendant la minorité du roi il nommoit en sa place le maréchal d'Harcourt. Il nommoit aussi par le testament M. le comte de Toulouse pour avoir la même autorité et remplir les mêmes fonctions auprès du jeune roi que M. le duc du Maine, en cas qu'il vint à mourir pendant la minorité. Tout cela est expliqué plus en détail dans le testament, dont on trouvera la copie à la fin de ce livre et celle du codicille par lequel l'évêque de /

Fréjus, qui s'est démis depuis quelque temps de l'évêché et à qui on a donné une belle abbaye à la place, est choisi pour précepteur du jeune roi, et M. de Saumery le père et Jeoffreville pour sous-gouverneurs.

00:00 Publié dans 1715, Dangeau, Versailles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |

jeudi, 01 septembre 2016

1er septembre 1715: 8H15 à Versailles

frise-lys-deuil.jpg

" Le roy expira le 1er septembre à 8 heures 15 minutes du matin "

8h15.JPG

Capture.JPG

Captur.JPG

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/01/Portrait_Of_Phillippe_De_Courcillon.jpg/250px-Portrait_Of_Phillippe_De_Courcillon.jpg

Dimanche 1er septembre, à Versailles. 

 

Le Roi mourut le matin à huit heures et un quart, après quelques petits soupirs et deux hoquets.

La nouvelle pour attendue qu'elle fût, produisait encore l'effet d'un coup de foudre sur cette cour qui, pendant près de cinquante années, avait eu constamment le regard fixé sur ce tout-puissant, qui avait réglé toutes ses pensées sur un signe de ses yeux, qui avait considéré comme un évènement la moindre de ses paroles et le plus insignifiant de ses gestes

Les plus avisés préparaient déjà leur manège et orientaient leur politique

Beaucoup flottaient encore et ne savaient quel maître leur donnerait, durant la minorité de louis XV, ce dernier papier qu'on avait vu, par la porte ouverte du cabinet, le roi écrire sur une petite table pendfant que les princes e les grands officiers reconduisaient Notre Seigneur; ils ignoraient le contenu exact de ce codicille aux lettres serrées que le chancelier Voisin avait tiré d'une enveloppe non cachetée pour le montrer au duc d'Orléans

Ceux-là se contentaient d'interroger bruyamment et de courir raconter plus bruyamment encore ce qu'ils avaient appris à travers les salons, les antichambres, les escaliers

D'autres, se tenant à l'écart, allaient s'entretenir à voix basse dans le parc où le Neptune et les Tritons de bronze continuaient de verser leurs eaux écumantes dans le bassin de marbre troublé déjà par les premières feuilles tombées à l'automne

Ils regardaient la fenêtre close de cette chambre mortuaire où c'était un honneur insigne que d'entrer jadis à l'heure du petit lever, et dans cette matinée ils avaient la sensation vague que donnent certains couchers de soleil; ils sentaient que ce qui disparaissait derrière l'horizon ce n'était pas un homme, mais un siècle qui s'était résumé dans le roi absolu qui venait d'expirer

Pendant 23 jours de sa maladie, Louis XIV avait donné le plus grandiose spectacle qu'ait vu l'histoire

Le demi-dieu, qui jadis, au milieu des adulations unanimes, trônait sur un Olympe, s'était évanoui; il était resté un vieillard auguste, mais très simple, accomplissant jusqu'au bout sa fonction de roi, un aïeul se confessant devant un enfant des glorieuses erreurs de sa vie, un chrétien déjà détaché de la terre et se recueillant longuement avant d'aller rendre compte au souverain juge de ses résolutions, qui si souvent avaient pesé sur les destinées du monde

Ce malade de 77 ans rongé par la gangrène avait eu un héroïsme qui est plus rare que le courage des champs de batailles: il avait pendant trois semaines envisagé la mort en face, mettant ordre aux moindres affaires avec un calme incomparable, adressant ses adieux aux plus humbles de ses serviteurs, prenant congé affectueusement de tous ceux qui avaient été les amis de sa jeunesse, prolongeant sa volonté au delà même de cette vie sans se faire d'illusion sur le respect qu'on aurait pour ses derniers ordres, réglant avec une sérénité sans égale les préparatifs de ce grand voyage, où il n'avait plus à dresser de liste d'invitations comme pour Marly et pour Fontainebleau

Pas un regret chez cet homme qui avait tout possédé et qui allait tout perdre, pas une minute de trouble, pas une de ces paroles où se trahit la  faiblesse du mourant qui se cramponne à l'existence prête à lui échapper comme Brienne nous en a révélé à la charge de Mazarin; pas une de ces phrases non plus où l'on sent l'orgueil humain qui se raidit et veut en imposer encore à cette humanité qu'il va quitter

Louis XIV, on peut le dire, est entré dans l'Eternité de ce pas majestueux et tranquille dont il traversait la galerie des Glaces devant tous les fronts inclinés

louis XIV était mort comme il avait vécu, en public, et cependant les particularités de cette fin n'ont pas été pendant bien longtemps contées au long

Le seul récit circonstancié qui ait été connu tout d'abord sur les derniers jours du Roi fut inséré dans le supplément du "Mercure" du mois d'octobre 1715 par Lefebvre de Fontenay

Ce récit fut publié à part, la même année, sous ce titre:

"Journal historique de tout ce qui s'est passé depuis les premiers jours de la maladie de Louis XIV jusqu'au dernier jour de son service à Saint-Denis, avec la relation exacte de l'avènement de Louis XV à la couronne de France" A Paris chez D. Jollet et J. Lamesle, au bout du Pont Saint-Michel, au Livre Royal

Saint Simon, sur certains points, est très sobre de détails; quant au "Journal de Dangeau", il s'arrête au 28 août et ne reprend qu'à la date du 1er septembre

 

Les courtisans allèrent aussitôt après chez M. le duc d'Orléans, qui les présenta sans rang au nouveau roi, qui pleura fort en recevant les compliments. M. le duc d'Orléans mit un genou à terre devant lui, et lui baisa la main.

 

Il y avoit eu depuis quelques jours des assemblées de plusieurs ducs, qui prétendoient que M. le duc d'Orléans les présentât au jeune roi tous en corps, et séparés dureste de la noblesse; M. le duc d'Orléans n'a pas trouvé leur prétention raisonnable.

 

On lui avoit représenté qu'il n'y avoit que trois corps dans l'État, le clergé, la noblesse et le tiers état; ces raisons-là parurent si bonnes à M. le duc d'Orléans qu'il ne balança pas un moment à condamner les ducs, et il les présenta avec les courtisans, disant au roi :

« Voilà la principale noblesse de votre royaume qui vient vous assurer de sa fidélité* » 

M. le cardinal de Noailles arriva à Versailles à midi ; il vint d'abord chez M. le duc d'Orléans, qui le présenta au roi ; il a été si bien reçu qu'on ne doute pas que ses affaires ne prennent un bon chemin en France**

 

* L'éclat qui arriva sur les ducs, que les Mémoires ne fontici que pincer, mérite d'être rapporté pour la curiosité des causes et des suites, et d'en reprendre les choses de plus haut.

 

Il exige encore de parler de deux hommes qui sont pleins de vie, quoiqu'on ait eu soin de l'éviter dans ces additions, où on a observé de ne bien faire connoître que les morts ; aussi glisserons-nous sur les vivants dont il sera impossible de se taire, et on tâchera de ne les toucher qu'en ce qui sera indispensablement lié avec les choses qui méritent d'être rapportées, et qui sanscette légère connoissance demeureroient estropiées ou ne seroient pas entendues.

 

Avant donc de rapporter cet.éclat sur les ducs, il est nécessaire de dire un mot des ducs de Saint-Simou et de Noailles, de leur liaison et de leur rupture.

 

Tous deux de plus ont figuré pendant la régence, et le duc de Noailles, fait maréchal de France en 1734, commande l'année d'Italie en 1735 (1)

 

Il faut se souvenir de ce qui se, trouve dans ces additions sur la situation personnelle du duc de Noailles à son dernier retour d'Espagne en 1711, perdu avec le roi et la reine d'Espagne et madame des Ursins, et plus perdu, s'il se pouvoit encore, auprès du roi, de M. le [Dauphin] et de madame la Dauphine, et de madame de Maintenon, sa tante et sa grande protectrice, pour avoir voulu donner une maîtresse au roi d'Espagne, et perdre, de concert avec le comte d'Aguilar, la reine d'Espagne et madame des Ursins de crédit par ce moyen. Il faut en même temps ne pas perdre de vue ce qu'on a vu plus d'une fois dans ces additions de l'adresse de la princesse des Ursins à persuader madame de Maintenon que son pouvoir n'étoit que le sien, et que celle-ci gouvernoit l'Espagne par l'autre, moyennant quoi madame de Maintenon ne se tenoit ni moins attaquée ni moins offensée que madame des Ursins même, ce qui fit ce comble de puissance de la dernière, par l'excès de domination et d'aveuglement de la première, qui la soutint avec fureur en tout et partout, jusqu'aux époques qui ont été rapportées de sa décadence. Madame des Ursins en étoit encore -éloignée en 1711, et madame de Maintenon, pleinement persuadée qu'elle régnoit en Espagne par madame des Ursins, étoit infiniment animée contre un neveu qui lui devoit tant, d'avoir osé concevoir le dessein de renverser cet empire, et attenté à travailler à s'en emparer lui-même. Il faut de plus ne pas oublier que de quelque détachement et de quelque piété que fût le duc de Beauvilliers, il n'étoit pas possible qu'il eût effacé de son esprit le péril que les Noailles avoient fait courir à ses places, lors de l'éclat de l'affaire de M. de Cambray; qu'il vjvoit en conséquence avec eux autant que la conscience le lui pouvoit permettre, et eux avec lui comme avec un homme qu'ils n'avoient pu renverser, et qui n'ignoroit pas que ses places étoient destinées au maréchal de Noailles, lequel n'avoit pu pardonner à son frère de les avoir sauvées du duc de Beauvilliers, et que malgré un si généreux et important service, ce qui s'étoit passé dans l'affaire de l'archevêque de Cambray, de la part du cardinal de Noailles, étoit demeuré obstacle invincible à plus qu'une très-simple bienséance entre le duc de Beauvilliers et ce cardinal, dont la décadence commeuçoit à pointer, tandis que le [duc de] Beauvilliers et son

(1) C'est donc en 1735 que Saint-Simon a rédigé cette addition.

pupille, qui n'étoient qu'un, reprenoient un crédit qui fut incontinent porté au plus haut point par la mort de Monseigneur. Telle étoit donc la très-triste situation du duc de Noailles à son dernier retour d'Espagne.

Dans cet état il ne cessa de jeter les yeux de tous côtés pour chercher à se raccrocher. "Voisin et madame de Maintenon n'étoient qu'un, M. du Maine encore davantage; nul moyen de ces côtés-là. Pontchartrain le connoissoit, et de plus n'étoit à aucune portée, et son fils, haï de tout le monde, encore moins. Le comte de Toulouse n'entroit dans rien', et Desmaretz en assez peu de chose ; faute de mieux, il s'attacha à lui, pour tenir au moins à quelque ministre, à qui les finances donnoient un grand accès auprès du roi et de madame de Maintenon, mais qui timide et d'ailleurs plein d'humeur ne pouvoit bien répondre à ses désirs. D'Antin lui fut plus d'usage ; mais il ne fut jamais que souffert par madame de Maintenon, et il étoit courtisan trop avisé pour se faire un démérite auprès d'elle, en hasardant trop auprès du roi pour le duc de Noailles. Dans cet embarras, il s'avisa de rechercher le duc de Saint-Simon, quoique jusque alors sans aucun commerce avec lui, et ce fut son salut puis sa grandeur, que cette recherche.

Le duc de Saint-Simon passoit à la cour une vie extérieurement oisive, effectivement très-occupée. Il étoit, dès son entrée dans le monde, dans la liaison la plus intime avec le duc de Beauvilliers, dont il avoit passionnément désiré d'épouser une fille. 11 la lui avoit demandée lui-même, sans autre dot ni condition que celle qu'il prescriroit lui-même. L'aînée voulut être religieuse, la seconde étoit défigurée , les autres étoient trop jeunes. Il voulut attendre l'âge ; enfin tout se traita de telle sorte entre eux, que M. de Beauvilliers ne l'oublia jamais, qu'il le regarda et le traita toujours comme son gendre, et que trouvant en lui des qualités qui réparoient la disproportion entière des âges et des postes, il prit peu à peu confiance en lui, et telle enfin que, jusqu'à sa mort, ils s'ouvroient réciproquement, sur tout, leur cœur et leur âme, et le duc de Chevreuse par une conséquence nécessaire. Saint-Simon s'étoit fait plusieurs amis véritables des principaux personnages de la cour en hommes et en femmes ; la sienne, fille du maréchal de Lorges, avec laquelle il vivoit dans la plus tendre et la plus entière confiance, étoit celle de la cour qui étoit la plus respectée pour sa vertu, la plus généralement aimée pour sa douceur, sa droiture et la singulière bonté de son esprit, la moins crainte par la sagesse de son caractère, et par un esprit moins brillant que juste et sensé, et par sa conduite unie. Elle attira de son côté beaucoup d'amis et de consideration à son mari, et lui fut infiniment utile par ses conseils ; on l'a vue dans ces mémoires et dans ces additions , mise malgré elle et malgré son mari auprès de madame laduchesse de Berry, où elle acheva de se faire admirer, et d'où madame la Dauphine la destinoit à la mettre auprès d'elle, dès auparavant même, quand la duchesse du Lude viendroit à manquer.

Le duc de Noailles comprit qu'en gagnant le duc de Saint-Simon, c'étoit la route de se rapprocher du duc de Beauvilliers, et par lui du Dauphin, et de l'un à l'autre de se remettre en selle au moins pour le règne futur ; c'est ce qui, à faute de mieux, le détermina. Il y trouva encore un autre avantage, et cet avantage léger alors devint le principal à force de malheurs. Il avoit donné à M. le duc d'Orléans ce Renaut qui fut arrêté en Espagne avec Flotte ; Renaut avoit commis des imprudences étranges, qui toutes avoient porté à plomb sur M. le duc d'Orléans. Il en avoit été outré, et cela avoit brouillé le duc de Noailles avec lui. Quoique ce prince fût alors dans une situation fâcheuse, celle du duc de Noailles avec lui importunoit fort ce dernier, qui n'avoit besoin d'être mal avec personne, qui craignoit et qui ménageoit tout, encore plus un prince de ce rang. M. de Saint-Simon, qui étoit de même âge que lui, avoit passé son enfance à aller jouer avec lui ; l'amitié s'étoit mise entre eux avec l'âge. Le tourbillon de la jeunesse du prince ralentit le duc de lui faire sa cour'; cette interruption dura plusieurs années. Vint un voyage de Saint-CIoud où ils voulurent avoir des dames un peu trayées, quoiqu'avec un reste de celles de la cour de feu Monsieur, impossibles à éviter ; la duchesse de SaintSimon en fut conviée et pressée ; elle y alla de la Ferté, où son mari demeura cependant. On se plaignit à elle de son absence. Madame de Fontaine-Martel, belle-sœur du feu M. d'Arsy, qui avoit été gouverneur du duc d'Orléans, et qui étoit des amies de M. de Saint-Simon, demanda à M. le duc d'Orléans pourquoi il ne le voyoit plus ; le prince répondit avec toutes sortes d'amitié. Au retour à Versailles le commerce se renoua ; l'ancienne amitié se retrouva tout entière ; elle ne fit que s'augmenter depuis ; la confiance fut pareille. Le prince y trouva des ressources; il s'accommoda d'un homme qui lui parloit franchement et qui n'entroit dans aucune de ses parties ni de ses plaisirs. Il en reçut un service décisif dans son affaire d'Espagne, qui fit un si grand bruit, et qui éloigna tout le monde de lui, au point que M. de Saint-Simon y demeura seul de toute la cour, et eut le bonheur de n'y laisser rien du sien, pas même le plus léger soupçon. Ce fut lui qui le sépara de madame d'Argenton, sur le point que le roi alloit éclater, lui encore qui les raccommoda, madame la duchesse d'Orléans et lui, desquels il devint le lien, quoique auparavant M. de Saint-Simon ne la vit jamais. Par cette conduite M. le duc d'Orléans se raccommoda avec le roi et se remit un peu avec le monde, toutefois fort retenu par la considération de Monseigneur et par celle de madame de Maintenon, qui le haïssoient ouvertement. L'étonnant

mariage de madame la duchesse de Berry fut encore principalement l'ouvrage de M. de Saint-Simon, par tout ce qu'il sut mettre en œuvre et ce qu'il y fit du sien, et Monseigneur ne lui pardonna jamais.

Cette liaison si intime et si fortement cimentée fut encore un grand appât au duc de Noailles pour rechercher M. de Saim>Simon, et par lui se rapprocher de M. le duc d'Orléans, dans la situation très-déplaisante où il se trouvoit avec lui. M. de Saint-Simon en fut donc recherché avec tout l'art et les grâces rehaussées du voile d'une apparente simplicité, et il fut la dupe de tout ce qui lui fut présenté d'esprit, de raisonnement, de droiture, de désir du bien, de conformité de goût. Noailles rapprocha deux amis intimes de celui qu'il vouloit gagner; les liaisons crûrent, se serrèrent; l'amitié, puis la confiance en naquirent de la part de l'assiégé, dont le prix fut celui que Noailles s'étoit proposé à l'égard du duc de Beauvilliers et du duc de Chevreuse, et avec plus de peine encore à l'égard du duc d'Orléans. La mort du Dauphin, puis du duc de Berry, fit redoubler de jambes à Noailles auprès de Saint-Simon ; ces malheurs en avoient creusé de nouveaux, et des plus cruels, au duc d'Orléans, déserté par tout le monde jusqu'à la dernière indécence. M. de Saint-Simon fut le seul qui ne l'abandonna point, et qui y courut de grands risques, qui ne furent pas capables de le ralentir un moment de voir ce prince publiquement presque tous les jours , et de se promener seul avec lui et très-souvent à Marly, sous les yeux du roi et de toute la cour. Il en fut souvent averti par le duc de Beauvilliers et par d'autres. On avoit commencé à pénétrer quelque chose de la conûance intime du Dauphin pour lui, mais conduite avec les plus grandes précautions pour la dérober au roi surtout et au monde ; sa douleur d'une si sensible perte avoit éclaté. Sa franchise étoit bien connue ; sa persévérance unique à vivre, comme il faisoit, avec le duc d'Orléans ne cadroit pas avec ce que ses ennemis vouloient faire croirede ce prince. Ils avoient toujours pu beaucoup, et ils commençoient à tout pouvoir ; ils frémissoient d'une fermeté qui les contredisoit par elle-même. L'intrigue qui avoit fait le mariage de la duchesse de Berry ne leur étoit plus inconnue, sinon en tout, du moins en partie qui avoit percé avec le temps. D'autres raisons leur faisoient passionnément désirer de séparer le duc d'Orléans du seul ami qui lui restât; sa conduite en cette longue et périlleuse détresse de M. le duc d'Orléans fut le dernier sceau de son amitié et de sa confiance pour lui, et la matière des réflexions de bien des gens qui, malgré la situation du duc d'Orléans , sentoient le poids de sa naissance, ce qui l'attendoit après le roi vieux et sur le déclin, ce que le prince devoit de retour à M. de Saint-Simon, et tout l'usage qu'il pouvoit tirer et faire de cet ami, sur

qui le monde dès longtemps attentif rétoit devenu beaucoup davantage. M. de Noailles n'oublia donc rien pour se mettre le plus avaut qu'il put dans son intimité et dans sa conliance, et il avoit tout ce qu'il falloit pour y réussir. Ses premiers succès élevèrent ses espérances ; M. de Saint-Simon l'avoit raccommodé avec les ducs de Cbevreuse et de Beauvilliers, et par eux avec le Dauphin. 11 l'avoit encore tout à fait remis avec M. le duc et madame la duchesse d'Orléans. Ce prince n'avoit plus rien entre lui et le timon nécessaire de l'État, que le roi, qui menaçoit de ne pas durer longtemps, et un Dauphin dans la première enfance. Noailles se doutoit bien que M. le duc d'Orléans n'étoit pas sans penser au futur, M. de Saint-Simon encore moins ; qu'il étoit le seul avec qui le prince pût s'en ouvrir et se conseiller. Il auroit bien désiré d'y être admis en tiers pour quelque chose, quoique très-mesuré à voir M. le duc d'Orléans, pour ne donner, disoit-il, aucun ombrage, mais en effet pour éviter tout inconvénient, et ne laisser pas d'aller à son but. L'affaire de son onde le cardinal, qui s'aigrissoit tous les jours, lui fut utile pour l'unir de plus en plus avec M. de Saint-Simon; celuici l'avoit vue naître et croître. Le P. Tellier, qui sans le eonnoître lui avoit voulu être présenté en arrivant à la cour, et qui le ménageoit fort à cause des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers et surtout du Dauphin, lui avoit parlé de cette affaire dès les commencements ; il l'en entretenoit sans cesse depuis la mort du Dauphin, par rapport à la situation où il le sentoit. Ils en avoient eu souvent des disputes fort vives et même fort dangereuses, sans que ce rusé jésuite se déprît de ces continuels entretiens, quoiqu'il n'y pût rien gagner. Plus SaintSimon avoit vu de près le fond et la conduite de cette affaire, plus il le détestoit. Outre la facilité que cette manière de penser présentoit à Noailles de s'unir de plus en plus avec lui, il comptoit encore s'en faire un moyen pour relever son oncle et pour s'élever et s'accréditer par lui. Le duc de Saint-Simon n'avoit été en aucune mesure avec le cardinal de Noailles jusqu'à sa disgrâce ; il y avoit même eu des choses qui l'avoient sourdement aliéné de lui. L'indignation qu'il conçut de tout ce qu'il voyoit si clairement et si fort de la première main l'engagea à l'aller voir après la défense signifiée au cardinal de se présenter devant le roi, et de l'avertir de plusieurs pièges. Ce fut lui encore qui proposa au duc de Beauvilliers et au Dauphin, quand l'affaire lui eut été envoyée par le roi, d'y mettre Bezons, archevêque de Bordeaux, pour lui en rendre compte, et l'archevêque instruisoit journellement Saint-Simon de tout. Enfin, la dernière fois que ce duc travailla avec le Dauphin, comme cela arrivoit assez souvent et toujours longuement, mais fort secrètement tête à tête, il lui ordonna de s'instruire à fond tant de cette matière que de celles des libertés de l'Église gallicane , parce qu'il vouloit les examiner avec lui; qu'il lui en rendît compte, etfinir avec lui l'affaire du cardinal de Noailles, dont il lui fit l'éloge, et ajouta qu'on ne lui persuaderoit jamais qu'il fût janséniste, ni rien contre sa doctrine et la droiture de ses intentions ; mais ce prince, dont la France n'étoit pas digne, mourut quinze jours au plus après. Depuis ce malheur, le duc de Saint-Simon ne laissa pas de continuer à être toujours fort au fait de cette affaire, et demeura en liaison avec le cardinal de Noailles, dont son habile neveu sut tirer pour la sienne tout le parti qu'il en put.

Un autre lien les unit encore. On se souvient de l'affaire du bonnet, mise en avant par M. du Maine de manière à ne pouvoir reculer. Il est temps de la reprendre assez pour expliquer l'éclat arrivé sur les ducs, qui a donné lieu, pour le bien entendre, à ce qui vient d'être raconté des ducs de Saint-Simon et de Noailles. On a vu le commencement de la perfidie qu'on avoit bien soupçonnée, mais dont il n'y avoit pas eu moyen de se défendre, et les plaintes également amères et sans fondement que le premier président fit du mémoire si court, si sage et si simple, et à lui communiqué six jours durant et par lui renvoyé à d'Antin sans y avoir trouvé rien à reprendre, présenté au roi par d'Antin, avec l'approbation de M. du Maine, loué par le roi et communiqué par S. M. au premier président ensuite, pour répondre et agir après. Ce magistrat fit des assemblées chez lui ; le roi voulut que des ducs s'y trouvassent, et la dissimulation fut portée jusqu'à ce point que le roi, si jaloux de la dignité de son moindre service, voulut que les ducs d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre en année, et de la Rochefoucauld , grand maître de la garde-robe, s'y trouvassent, quoique le hasard fit qu'il n'y eut point ce jour-là d'autres premiers gentilshommes de la chambre pour servir à la place de M. d'Aumont ; que M. de Bouillon, grand chambellan, ne fut point non plus à Marly, et que M. de la Rochefoucauld, absent pour même cause, n'y put suppléer. Ils le représentèrent au roi : qu'il seroit réduit à être servi, même à son petit couvert, par Souvré, maître de la garde-robe en année, que personne à la cour ne se souvenoit que cela fût jamais arrivé; le roi tint bon, et cela arriva trois fois presque de suite. Ces conférences n'aboutirent à rien; ce n'étoit pas aussi leur destination. Faute de raisons, le premier président substitua des procédés, M. du Maine des désespoirs et des excuses. L'éclat suivit contre le premier président; les ducs convinrent de vivre désormais avec lui en ennemis déclarés, et se soutinrent longtemps de la sorte. Mesmes fut outré; il se plaignit au roi. On a vu dans les mémoires ce qu'appuyé secrètement de M. du Maine il attira au duc de Tresmes ; mais d'ailleurs le roi ne se voulut mêler de rien. Enfin poussé à bout, il s'en prit à M. du Maine, qui ayant son compte d'avoir brouillé hautement les pairs avec le parlement laissoit le premier président seul exposé à leur ressentiment; M. du Maine, qui n'avoit garde de sebrouiller avec lui, fut bien en peine parce qu'il espéroit toujours le présenter aux ducs et se cacher derrière lui; [il] chercha donc quelque voie de sortir de l'embarras où il commençoit à se trouver lui-même. L'expédient qu'il prit fit voir avec une étrange évidence, et le degré de sa puissance sur le roi, et l'excès de ses inquiétudes sur le succès de tout ce qu'il en avoit obtenu : il proposa aux mêmes ducs à qui il s'étoit adressé d'abord pour le bonnet, une conférence à Sceaux avec madame du Maine, dans laquelle il espéroit qu'on pourroit trouver de bons expédients. Ils s'en défendirent tant qu'ils purent ; mais à force d'empressement la même raison qui les avoit forcés d'entrer avec lui dans l'affaire du bonnet les força enfin d'accepter un rendez-vous dont ils voyoient assez qu'il n'y avoit rien à attendre, qu'un prétexte à faire casser la corde sur eux ; ce fut donc à qui n'iroit point. Enfin, M. de la Force, à qui tout étoit bon pourvu qu'il se mêlât de quelque chose, et M. d'Aumont, qui tôt après ne se cacha plus guère d'avoir été un pigeon privé, se chargèrent de la commission, et bien valut aux autres de ne l'y avoir pas laissé aller seul, comme il le vouloit. Madame du Maine les reçut à Sceaux avec des politesses et des empressements non pareils, et, un moment après leur arrivée, les mena dans son cabinet, où elle fut en tiers avec eux. Là, après tous les jargons de préface, elle leur dit nettement que puisque c'étoit M. du Maine qui les avoit engagés dans cette affaire, qu'il s'étoit fait fort d'y réussir, qu'ils la regardoient comme si principale sur tous depuis qu'elle avoit été embarquée et qu'elle sembloit avoir mal basté, il étoit raisonnable que M. du Maine mît le tout pour le tout pour les en bien sortir ; mais qu'aussi étoil-il juste qu'il fût assuré d'eux; qu'il n'obligeroit pas des ingrats, et qu'ils entrassent avec lui dans des engagements sur lesquels il pût compter. A ce début ces messieurs se regardèrent et parurent fort surpris d'une proposition qu'ils entendoient pour la première fois de leur vie ; et si elle fut moins nouvelle au duc d'Aumont qu'à l'autre, au moins joua-t-il bien d'abord. Madame du Maine les cajola l'un après l'autre, puis les ducs en général, et leur dit qu'ils ne devoient point s'étonner de ce qu'elle leur proposoit ; qu'il étoit de leur intérêt d'emporter ce qui étoit entamé, qu'il étoit de celui de M. du Maine de s'assurer de tant de grands seigneurs, qui n'avoient pas vu sans peine ses diverses élévations ; qu'il en étoit bien informé, il y avoit longtemps; qu'il ne lalssoitpas de désirer leur amitié, et qu'ils le voyoient bien par les démarches qu'il avoit faites sur cette affaire, mais qu'il entendoit aussi que le succès les lui concilieroit de manière à éteindre en eux leurs anciens déplaisirs à son égard et à former un attachement dont il se pût assurer, et que c'étoit sur quoi elle les prioit de lui répondre. Là-dessus, force compliments, force verbiages, dont elle leur déclara qu'elle ne se satisfaisoit point. Eux, de leur part, répondirent qu'ilsne savoientrien dire que les sentiments qu'ils

lui exposoient, puisque ne s'agissant de rien de précis, ils n'avoient aussi rien à refuser ni à accepter. Là-dessus, madame du Maine, voyant qu'elle ne pouvoit les faire avancer, et que la Force comme l'ancien, et dont la mission étoit de se défier de l'autre, prenoit toujours la parole et ne la lui laissoit jamais, prit son parti de parler la première. Elle leur dit donc qu'après toutes les grâces dont le roi venoit de combler M. du Maine, et en particulier celle de l'habilité à succéder à la couronne, il n'avoit plus rien à en désirer ; mais qu'en même temps il n'étoit pas assez peu considéré pour ne pas voir que cette disposition et d'autres qui avoient précédé celle-là pouvoient n'en pas être disputées après le roi, qui les a voit bien solidement munies de tout ce qui les pouvoit bien assurer, mais donner occasion d'aboyer et de crier, d'exciter des princes du sang jeunes et sans expérience, quoique si liés à eux par des alliances si proches et si redoublées, donner envie aux pairs de se joindre à eux contre M. du Maine, enfin de les tracasser; que M. du Maine vouloit éviter ces inconvénients, et jouir paisiblement de tout ce qui lui avoit été accordé, et que c'étoit à eux à voir s'ils vouloient s'engager avec lui sur ce pied-là d'une manière non équivoque. M. d'Aumont saisissant la parole, M. de la Force la lui prit, en l'interrompant sur ce qu'il enfiloit plus que des compliments, et après en avoir fait quelquesuns, il se mit à vanter la solidité de ce que M. du Maine avoit obtenu, et la solennité des formes qui y avoient été gardées, et conclut que c'étoit là une terreur panique sur des choses que personne n'avoit aucun moyen d'attaquer. Madame du Maine répliqua que s'ils n'en avoient point de moyens, il n'en falloit pas conserver la volonté; que cela ne se prouvoit point par des propos, mais par des choses, et que c'étoit à eux à voir quelles étoient ces choses dans lesquelles ils se voudroient engager. M. de la Force, de plus en plus surpris de tout ce qu'il entendoit, et qui voyoit déjà où elle en vouloit venir, se défendit sur ce qu'il n'imaginoit rien au delà de ce qu'il lui venoit dédire; qu'il y ajouteroit de plus toutes lés protestations qu'elle estimeroit l'assurer de leurs intentions; qu'elle avoit vu que pas un d'eux n'avoit opposé quoi que ce fût à toutes les volontés du roi à l'égard de M. du Maine, et revint encore à leur solidité. Madame du Maine, forcée enfin d'articuler, leur déclara que si c'étoit sincèrement qu'ils parloient tant pour eux que pour les autres, il ne leur coûteroit rien de lui donner une assurance par écrit de soutenir, après le roi, ce qu'il avoit réglé de son vivant en faveur de ses fils naturelset de leur postérité, tant pour' leurs rangs, honneurs, etc., que pour leur succession à la couronne. M. de la Force, qui l'avoit prévu dès le commencement de cette forte conversation, la supplia de considérer ce qu'elle leur proposoit; de faire réflexion si des sujets, quels qu'ils fussent, pouvoient sans crime s'arroger l'autorité et le droit de confirmer les dispositions du roi vivant et réguant; enfin, dejeter les yeux

T. XVI. 10

sut la juste jalousie du roi sur son autorité, et sur les folles calomnies que le premier président avoit osé leur imputer à ce même égard d'autorité et au roi même, et qu'ils ne pouvoient ignorer, puisque le roi les avoit rendues au duc d'Antin, lequel lui en avoit démontré la noirceur et la folie. Madame du Maine eut à peine la patience d'entendre cette courte réponse. La Force continuoit pour l'étendre ; elle l'interrompit avec un feu qu'elle ne put plus contenir, et lui dit qu'elle s'en étoit toujours bien doutée, que les ducs ne cherchoient que des échappatoires; mais que pour celle-là elle les tenoit, et qu'elle leur répondoit que le roi non-seulement ne seroit point offensé de l'écrit qu'elle leur demandoit, mais qu'il leur en sauroit même fort bon gré, et que M. du Maine s'en feroit fort. Dans l'étourdissement où la réflexion à la chose, quoique prévue, et la vivacité de la réplique, mirent la Force, Aumont empauma prestement la voie, et se tournant à la Force : « Monsieur, lui dit-il, comme ne trouvant plus de difficulté, si M. du Maine se fait fort, comme Madame l'assure, que risquons-nous ? et au contraire cette assurance de notre part n'est qu'honorable. » La Force retint l'indignation dont cette apostrophe le saisit, et avec un souris modeste : « Mais qui nous assurera, Monsieur, répondit-il à Aumont, que ce que le roi approuvera aujourd'hui par considération pour M. du Maine, ne lui sera pas empoisonné demain contre nous sur son autorité, où nous aurons attenté parla concurrence de la nôtre, et contre M. du Maine, qui, non content de toute celle de la Majesté royale, aura en sus montré qu'il comptoit ce concours de notre part nécessaire, et qui y aura eu recours? Qui nous assurera que le premier président, dans la rage qu'il témoigne, que le parlement dans l'aliénation où il l'a mis de nous, n'aura pas encore plus de jalousie que le roi même de nous voir confirmer ce que cette compagnie a solennellement enregistré, et que dans le temps que messieurs du parlement n'épargnent rien pour nous réduire au simple état de membres de leur corps, comme eux-mêmes et sans rien qui nous en distingue, ils ne feront pas tous leurs efforts pour traiter d'attentat cette autorité arrogée par-dessus et en confirmation de la leur ? Madame, ajouta-t-il tout de suite, cela est trop délicat, et il n'est aucun de nous qui en osât tenter le hasard. »

Madame du Maine rageoit, et le montroit bien à son visage ; mais ce coup étoit tellement de partie, soit pour s'assurer une bonne fois des dacs, comme elle le témoignoit, soit pour les perdre sans ressource avec le roi, avec les princes du sang, sans lesquels cela se passoit, avec le parlement, avec le public par un écrit des ducs qui auroit disposé, autant qu'il étoit en eux, du droit de succéder à la couronne, de leur seule et propre autorité, sans raison, sans occasion, sans nécessité autre que ce désir, et cette convention si réelle de leur part, si frivole, et sur chose si frivole aussi par la mauvaise foi de M. du Maine en compa

raison de l'autre, qu'elle se contint avec effort pour répliquer et dupliquer, et l'emporter à force d'esprit et d'autorité sur la Force, à qui seule elle avoit affaire, le pied ayant déjà glissé à Aumont, qui, se voulant mêler une fois ou deux dans la dispute, fut toujours repoussé par l'autre, qui lui mettant la main sur le bras ne s'interrompoit point et lui étouffa toujours la parole.

Finalement, madame du Maine, se voyant à bout, céda à sa colère ; elle dit à ces messieurs, qu'elle voyoit bien qu'eux et leurs confrères ne se pouvoient regagner; qu'ils mettaient un vain respect pour le roi, duquel elle leur répondoit, une vaine crainte d'ailleurs, une vaine modestie sur eux-mêmes, et surtout beaucoup d'esprit et de compliments à la place des réalités nécessaires; qu'ils vouloient avoir leur fait et se réserver entiers pour ce qui leur conviendroit dans l'avenir; que c'étoit à M. du Maine et à elle à savoir s'en garantir, et qu'elle vouloit bien leur dire, pour qu'ils n'en pussent douter, que quand on avoit une fois acquis l'habilité à succéder à la couronne, il falloit, plus tôt que de se la laisser arracher, mettre le feu au milieu et aux quatre coins du royaume. Aussi tint-elle parole en tant qu'elle le put. Ce furent là ses dernières paroles, après lesquelles elle se leva brusquement, sans toutefois qu'il lui fût rien échappé ni contre eux ni contre les ducs en général. Ils se séparèrent avec beaucoup de compliments, forcés d'une part, et de respects, qui ne le parurent guère moins de l'autre , la Force ayant toujours l'œil sur son compagnon, qui n'osa rien dire en particulier, ni suivre la duchesse du Maine. Ils partirent de Sceaux, et vinrent rendre compte du succès de leur voyage. Il n'avoit guère plu à M. du Maine plus qu'à eux , qui, de l'état où il les avoit mis, s'étoit flatté de tirer ce bel écrit d'assurance. Cette conclusion, qui de sa part achevoit en plein de,montrer la corde, sans débarrasser le premier président, lui fit avoir recours à une autre ruse, qui en cassant cette corde sur les ducs ne fit que découvrir avec la plus entière évidence ce qu'ils avoient soupçonné de lui dès le commencement.

M.-du Maine, huit ou dix jours après, amena madame la Princesse sur la scène, qui de sa vie ne s'étoit mêlée de rien , et qui étoit une bonne happelourde (1), et parfaitement connue pour ce qu'elle étoit;

(1) Happelourde, faux diamant ou autre pierre précieuse contrefaite ou qui n'est pas arrivée à sa perfection. Ce mot est composé de Happer, qui signifie prendre, et de Lourd, qui veut dire un lourdaud, un sot, parce que ces sortes de faux diamants prennent, trompent les sots. — Happelourde se dit figurément, et en riant, des hommes et des chevaux, et de quelques autres choses qui ont du brillant, de l'éclat, qui paraissent valoir beaucoup, et qui étant bien examinées ne valent rien. Il ne faut pas prendreson gendre feignit que jusque-là elle n'avoit pas ouï parler de cette affaire, quoique dès son entrée il eût répondu d'elle nommément et répondu comme d'une bonne bête, à qui il n'avoit qu'à dire un mot. M. le duc d'Orléans, madame la Duchesse, tous les princes du sang, avoient consenti depuis plus de huit mois ; cette affaire faisoit le plus grand bruit ; comment donc donner dans cette bourde de madame la Princesse ? Quoi qu'il en fût, faute d'autre issue, M. du Maine dit qu'elle lui avoit bien lavé la tête d'avoir mis le bonnet en avant ; que M. le Prince lui en avoit toujours parlé comme de la plus chère distinction des princes du sang sur les pairs ; qu'elle avoit trop de respect pour sa mémoire, pour ses sentiments, pour ses volontés, pour l'intégrité du rang des princes du sang, pour ne se pas opposer à ce que les pairs demandoient, et pour ne pas supplier le roi de toutes ses forces de n'y rien innover. Là-dessus, le roi dit à d'Antin qu'il étoit fâché de cette fantaisie qui avoit pris à madame la Princesse ; mais qu'il ne pouvoit passer par-dessus, ni la persuader, et qu'il ne vouloit plus ouïr parler du bonnet. D'Antin, qui vit bien que c'étoit une chose préparée, ne laissa pas de répondre de son mieux; mais le roi étoit convenu avec M. du Maine d'en sortir de cette façon , et rien ne le put ébranler. D'Antin le dit à ceux des ducs par qui cette affaire avoit d'abord passé. On a vu que MM. de Saint-Simon et de Noailles en étoient, le premier comme ayant été mandé avec quelques autres chez le maréchal d'Harcourt, dès la première ,fois qu'il en fut question. 11 faut achever tout de suite un épisode, dont il y aura lieu de se souvenir dans le cours de la régence. Quoique les ducs se fussent attendus tout d'abord à tout, et que les suites les y eussent de plus en plus confirmés, il ne doit pas paroître étrange qu'aigris de ces mêmes suites, ils le fussent encore plus de cette fin qui les rendoit malgré eux le jouet des artifices de M. du Maine, qui faisoit triompher le parlement d'eux, et les brouilloit à l'excès, ce qui étoit son but. Il ne s'étoit pas tenu de dire avec son facétieux ordinaire, que tout ce qu'il étoit et avoit étoit bel et bon ; mais qu'il n'en étoit pas moins comme un pou entre deux ongles , pressé par les princes du sang et par les pairs également, et qu'il ne savoit pas comme il se tireroit d'affaire ; ce fut donc ainsi qu'il en sortit d'un côté. D'Antin avoit rendu compte aux ducs, comme on vient de dire, du discours définitif qui s'étoit tenu entre le roi et lui ; c'étoit à Versailles, un samedi au soir. Le lendemain matin le duc de Saint-Simon, à qui sur les fins M. du Maine avoit parlé de cette affaire avec les plus fortes démonstrations de son désir et de sa bonne

les hommes à la mine, il y a bien des happelourdes. En ce sens il se dit parce que les gens stupides et peu éclairés' sont sujets à se laisser prendre et tromper par une belle et fausse apparence. ( Dictionnaire de Trévoux. )

foi, envoya attendre son retour de la grande messe ; car grandes messes, vêpres, complies et salut, jamais, où que ce fût, il n'y manquoit dès sa jeunesse, fêtes et dimanches, et sermon quand il y en avoit. M. de Saint-Simon alla chez lui, et le trouva seul dans son cabinet, l'air ouvert, qui le reçut de la manière du monde la plus aisée et la plus polie. Saint-Simon n'ouvrit la bouche que lorsqu'il fut dans son fauteuil et M. du Maine dans le sien. Alors d'un air sérieux il lui dit ce qu'il avoit appris; M. du Maine blâma madame la Princesse, tomba sur elle, s'excusa, s'affligea. M. de Saint-Simon lui dit un mot du premier président que M. du Maine voulut aussi excuser, et dire même qu'il ne falloit point désespérer de l'affaire ni la regarder comme finie, que pour lui il ne cesseroit d'y travailler et ne seroit jamais content qu'il n'en fût venu à bout. Alors M. de Saint-Simon tomba sur le premier président, lui dit toutes ses calomnies au roi sur les ducs, qui les savoient du roi, même par d'Antin, qui avoit eu la permission de les leur dire, et eux de ne s'en pas taire. M. de Saint-Simon ne comptoit pas d'apprendre rien à M. du Maine, mais bien qu'il n'ignoroit rien; puis, le regardant entre deux yeux : « C'est vous, Monsieur, lui dit-il, qui nous avez engagé malgré nous dans cette affaire; c'est vous qui nous avez répondu du roi et du premier président et par lui du parlement ; c'est vous qui nous avez répondu de madame la Princesse ; c'est vous qui la faites intervenir maintenant après avoir fait jouer au premier président un si indigne personnage ; enfin, Monsieur, c'est vous qui nous avez manqué de parole, qui nous rendez le jouet du parlement et la risée du monde. » M. du Maine devint pâle et interdit , lui toujours si vermeil et si désinvolte, et voulut s'excuser en balbutiant et témoigner sa considération pour les pairs, et en particulier pour celui qui parloit et qui l'écoutoit toujours en le regardant fixement ; enfin il l'interrompit : « Monsieur, lui dit-il fièrement, vous pouvez tout et vous nous le montrez bien et à toute la France. Jouissez de votre pouvoir et de tout ce que vous avez obtenu ; mais, en haussant la voix et le regardant jusque dans le fond de l'âme, il vient quelquefois des temps, ajouta-t-il, où quelque grand qu'on soit, on se repent trop tard d'en avoir abusé et d'avoir joué et trompé de sang-froid tous les principaux seigneurs du royaume en rang et en établissements, qui ne l'oublieront jamais. » Et brusquement se lève et tourne pour s'en aller. M. du Maine, éperdu de surprise et peut-être de dépit, le suit et l'accompagne, balbutiant encore des excuses et des compliments ; à la porte M. de Saint-Simon se retourne, et d'un air d'indignation : « Oh f Monsieur, me conduire après ce qui s'est passé, c'est ajouter la dérision à l'insulte, » passe la porte tout de suite et s'en va, et le conte l'après-dînée aux autres ducs. Le roi n'en fit pas le moindre semblant en quoi que ce pût être, àpersonne, ni au duc ni à la duchesse de Saint-Simon, soit qu'il ignorât «ette conversation, soit qu'il la voulût ignorer ; il vécut encore plusieurs mois sans que M. de Saint-Simon vît M. du Maine, ni qu'il le saluât jamais qu'à demi lorsqu'il le rencontrait, quoique l'autre affectât en le saluant une politesse plus que marquée. Il ne parla jamais de cette conversation, ni ne se plaignit du duc de Saint-Simon. Tel fut la fin de cette affaire du bonnet, dont on verra pourtant des suites, et telle la situation particulière du duc de Saint-Simon avec M. du Maine, qu'il falloit expliquer une fois.

Revenons à celle du même avec le duc de Noailles. Ce dernier, de plus en plus lié avec Pesmaretz , et avec Bercy, son gendre, qui avoit toute la confiance de son beau-père pour les finances, tâchoit de s'en instruire sous eux. Le népotisme' avoit apprivoisé l'humeur farouche de ces deux hommes, qui croyoient se faire un grand appui d'un seigneur si établi, dont ils ignoraient le fond du sac, avec une tante qu'ils avoient imparfaitement su seulement un peu fâchée, duquel ils goûtaient l'esprit, l'agrément, la souplesse, la flexibilitéi, les louanges, et peu à peu s'ouvrirent à lui de tout. Noailles avoit son but ; il vouloit les finances, et ne tarda pas de sonder Saint-Simon là-dessus. Il ignorait entièrement ce qui se passoit entre M. le duc d'Orléans et lui, quelque soin qu'il se fût donné pour être admis en tiers avec eux dans les projets du futur ; mais il avoit bien aperçu qu'il étoit résolu de mettre en place des gens de qualité, et de se défaire de la robe et de la plume. Saint-Simon ne vouloit point des finances, et avoit déjà pensé au duc de Noailles pour cet emploi ; il n'eut donc aucune peine à voir qu'il le désiroit lui-même, et il lui promit de l'y servir. En effet, raisonnant avec M. le duc d'Orléans , le choix pour les finances fut mis entre eux deux sur le tapis, et le prince les proposa au duc, qui les refusa nettement. M. d'Orléans insista, et entra dans les raisons qui le "déterminoient à ce choix, celui-ci dans celles qui le fixoient au refus. L'opiniâtreté fut pareille de part et d'autre, et alla jusqu'à finir par la froideur ; comme elle ne venoit que d'amitié et de confiance, peu de jours la réchauffèrent. Quoique ce refus tînt fort au cœur du duc d'Orléans , qui s'étoit mis ce choix dans la tête et qui se trouvoit embarrassé d'en faire un autre, ils l'agitèrent tous deux. Saint-Simon proposa Noailles ; à ce nom le duc d'Orléans fit quatre pas en arrière et s'écria beaucoup. Saint-Simon lui demanda la raison de tant de surprise et d'éloignement. Le prince à son tour lui demanda s'il prétendoit donner les finances à piller aux Noailles, et s'il avoit oublié les; affaires immenses que la maréchale de Noailles et toutes ses filles avoient continuellement faites du temps de Pontchartrain, de Chamillart et de Desmaretz, tant directement par eux qu'en sous-ordre. M. de Saint-Simon convint de cette vérité; mais il se souvint aussiqu'il y en avoit eu beaucoup du Su du roi, qui avoit même ordonné aux contrôleurs généraux d'en faire faire tant qu'ils pourroient à la duchesse de Guiche; que de plus la maréchale de Noailles avoit un léger crédit sur son fils ; que Noailles, riche et établi au point qu'il l'étoit, ne pouvoit être tenté que d'établir sa réputation, et que voulant donner les finances à un seigneur, il n'en connoissoit point qui eût plus d'esprit, de volonté et d'application pour s'en bien acquitter.

M. d'Orléans, ébranlé, fut plusieurs jours à se rendre, et enfin se détermina au duc de Noailles pour les finances, non sans reprocher encore vivement au duc de Saint-Simon l'embarras où il le mettoit par son refus. Ce fut encore un autre intervalle pour obtenir la liberté de le dire au duc de Noailles; Saint-Simon représenta que celal'attacheroit de plus en plus et l'encourageroit à s'instruire et à profiter des lumières qu'il pourroit tirer de Desmaretz. Ce n'étoit pas que cette conduite avec le contrôleur général ne parût à Saint-Simon un peu louche ; il ne savoit pourtant pas encore le degré de confiance et d'amitié qui s'étoit établi entre eux. Il croyoit seulement que Noailles, maître passé eninsinuatioit," profitoit par ce talent de celui de l'autre ; et comme en effet il ne voyoit rien de mieux que Noailles pour succéder à un homme que M. le duc d'Orléans avoit résolu d'ôter, et que lui-même désiroit de voir déplacé, il passa par-dessus cette considération. Vers ce même temps il proposa au prince le cardinal de Noailles pour être à la tête du conseil de conscience ; et comme alors M. le duc d'Orléans étoit resté dans le sentiment qu'on a vu où il étoit lorsqu'il fut question du lit de justice , cela fut aisément arrêté.

M. de Noailles, content au possible de ce qui se préparoit pour lui et pour son oncle, ne laissoit pas d'être peiné de ne rien savoir sur le reste et de ne pouvoir entrer en tiers sur rien. M. de Saint-Simon, qui s'en aperçut, n'eut garde d'en faire aucun semblant; le secret du prince n'étoit pas le sien, et d'ailleurs Noailles, content pour soi, étoit inutile à admettre. Saint-Simon vouloit des états généraux avant que Noailles entrât en véritable exercice ; il les avoit proposés à M. le duc d'Orléans, fondé sur les raisons suivantes. Il lui avoit représentéque les états généraux ne sont dangereux que pour ceux qui ont administré; qu'il étoitde reste de notoriété publique qu'ils n'avoient paseu en aucun temps la moindre part aux affaires, non pas même la moindre notion ; que celles des finances étoient dans le plus violent désordre, et réduites au point de ruiner sans ressource un million de familles, ou en droiture ou en cascade, si on prenoit le parti de faire la banqueroute des dettes immenses que le roi avoit contractées, ou d'achever d'accabler l'État par la continuation des impôts, et par tout ce qu'on y en pourroit encore ajouter de nouveaux, si on prenoit celui de payer les dettes du roi ; que si l'on s'arrêtoit à un parti mitoyen de choisir ce qu'on estimeroit

mériter d'en être payé, et ce qu'on jugeroit devoir souffrir la banqueroute, ce seroit une source de longueurs, de désespoirs, d'iniquités, de faveurs et d'injustice sans fond et sans fin, et qui soulèveroit plus que l'un des deux autres partis ; que toutefois il n'y en avoit pas un quatrième ; qu'il étoit donc de la prudence du prince de ne se charger pas d'un travail ni d'un choix qui, quel qu'il fût, seroit toujours très-odieux ; que toutes les parties de l'État ayant toutes à en porter le poids et la souffrance, il étoit bien plus naturel qu'elles-mêmes eussent le choix de leurs douleurs, et pour qu'elles les portassent avec moins de peine et pour qu'elles ne se pussent prendre de rien qu'à elles-mêmes ; qu'il y avoit plus d'un siècle qu'il n'y avoit eu de ces assemblées ; qu'elles étaient également et généralement désirées, en même temps qu'amèrement déplorées à revoir ; que ce seroit donc se mettre au comble de la faveur et de l'affection publique que signaler l'entrée de son autorité par donner cette joie et cette marque de modération, de considération et de confiance à tout un royaume qu'il alloit gouverner, et frapper un si grand coup pour soi à grand marché, puisqu'il n'en avoit rien à craindre et tout à attendre, et pour le présent et pour l'avenir, en laissant ce terrible choix aux trois ordres, et n'étant pour les suites que l'exécuteur de ce qu'ils auroient réglé, desquels par conséquent il n'auroit point à répondre ; que de plus il falloit donner à l'opinion ; qu'encore qu'il fût vrai que les états généraux ne fussent qu'une assemblée de sujets cornplaignants et suppliants destituée de toute autorité, sinon de présenter les griefs de leurs provinces et de dire leurs avis sur ces matières, et encore quand le roi le leur demandoit, il n'étoit pas moins vrai que les formes des renonciations ne sembloient suffisantes à personne, que chacun en faisoit le parallèle avec les états généraux ou les cortès d'Espagne, où les renonciations avoient passé, et concluoit qu'elles ne vaudroient jamais en France, par ce qui s'étoit passé au parlement et sous les yeux du roi vivant, si les états généraux et libres n'y passoient eux-mêmes, et qu'il n'étoit pas douteux que, charmés de leur inespérée convocation, et charmés encore de l'exercice tel quel d'un pouvoir qu'ils n'avoient pas, mais que l'ignorance leur attribuoit aujourd'hui, ils ne concourussent unanimement et par acclamation à approuver et, aux yeux du public, à rendre irrévocables ces mêmes renonciations, qui seules le pouvoient porter sur le trône , si la mort enlevoit le jeune roi avant qu'il eût un Dauphin.

Ces raisons persuadèrent le duc d'Orléans si fort qu'il résolut que dans le premier instant qu'il se trouveroit en état par la mort du roi de donner des ordres, il l'emploieroit à la convocation instante des états généraux, et qu'en attendant leur assemblée, il ne feroit que continuer la même gestion des finances par le duc de Noailles, comme faisoit Desmaretz, sans y mettre, ajouter ou diminuer quoi que ce fût, pour qu'ilne parût rien du sien aux yeux de cette assemblée, à qui on découvriroit à nu tout l'état des finances, et de laquelle on attendroit le remède sans s'intéresser à la préférence d'aucune. Tant que le roi vécut, M. d'Orléans goûta tellement cette idée qu'il s'en conjouissoit continuellement avec le duc de Saint-Simon ; mais sur la fin du roi, comme cela regardoit les finances, et que Noaillestournoit toujours autour de lui avec beaucoup d'art, le prince ne put se tenirde lui communiquer cette résolution. Aussitôt Noailles eut l'air de se voir bridé par les états généraux , et, n'osant pas en combattre le projet , en parla au duc de Saint-Simon, auquel, à travers mille louanges de cette salutaire idée, il tâcha de présenter des difficultés et des embarras. Il sentoit combien cela le mettoit loin du but qu'il s'étoit proposé d'atteindre. 11 s'échappa à témoigner à Saint-Simon le danger de la multitude avec un prince tel que le duc d'Orléans ; l'avantage d'un seul ; puis, s'échauffant intérieurement dans son harnois , mais possédant son Ame, ses paroles, ses regards : « Vous n'avez point voulu, lui dit-il, des finances , et je vois bien que vous ne voulez vous charger de rien directement ; vousavez raison. Vous vous réservez peut-être de tout et vous attachez uniquement à être avec M. le duc d'Orléans ; au point où vous êtes avec lui vous ne sauriez mieux faire. En nous entendant bien, vous et moi, nous en ferons ce que nousvoudrons; mais pour cela ce n'est pas assez des finances, il me faut les autres parties ; il ne faut point]que nous ayons à compter avec personne. Des états généraux , c'est un embrouillement dont vous ne sortirez point; j'aime le travail ; je vous le dirai franchement, c'est une pensée qui m'est venue, je la crois la meilleure. Encore une fois, agissons de concert, entendons-nous bien, faites-moi faire premier ministre, et nous serons les maîtres. — Pour premier ministre, répondit SaintSimon avec une indignation que son discours avoit excitée, maisqu'il a voit contenue pour le bien suivre jusqu'au bout, et que ce bout combla , premier ministre, Monsieur, je veux bien que vous sachiez que s'il y enavoit un à faire et que j'en eusse envie, ce seroit moi qui le serois, et je pense aussi que vous ne présumez pas que vous l'emportassiez sur moi ; mais je vous déclare que tant que M. le duc d'Orléans m'honorera de quelque sorte de confiance, ni moi, ni vous, ni homme vivant ne serajamais premier ministre, que je regarde comme le fléau, la perte et la ruine de l'État. » Sur quoi il s'étendit en peu de mots, regardant toujours son homme, sur le visage duquel l'excès de l'embarras, du dépit, du déconcertement étoit peint, et qui pourtant se soutint jusqu'à répondre qu'il n'insistoit point, mais qu'il avouoit que cette pensée lui avoit paru bonne, d'un air le plus détaché et le plus indifférent qu'il put. Tous deux après ne songèrent qu'à séparer un tête-à-tête devenu si embarrassant ; c'étoit dans le cabinet du duc de Noailles à Versailles. Ni lors, ni depuis il n'y parut point entre eux;

mais Saint-Simon eut de quoi donner carrière à ses réflexions. Toutefois, il ne crut pas devoir rien dire à M. le duc d'Orléans ; il persistoit à croire le duc de Noailles bon aux finances ; il voyoit ce prince engoué et affermi pour les états généraux, et il ne prit aucune peur que M. de Noailles se pût faire premier ministre. Tout ceci n'est que le préparatif à l'éclat sur les dues, mais préparatif très-nécessaire. C'est à quoi maintenant il en faut venir. il ,

L'affaire du bonnet avoit donné lieu à plusieurs ducs de se voir làdessus , et l'éclat dont elle fut suivie avec le premier président de se contenir ensemble pour qu'aucun ne le vît. Quelques-uns se démanchèrent , et dans la vérité ces messieurs ne paroissoient pas propres depuis bien longtemps à se soutenir sur quoi que ce fût. L'esprit d'intérêt et de servitude, une ignorance profonde, nul concert entre eux, l'habitude de leur continuelle décadence, étoient des obstacles à tout pour eux. Chacun étoit intéressée leur tirer des plumes, et on a vu ci-devant quel fut toujours le roi à cet égard en général pour tout ce qui n'étoit ni bâtard ni ministre. Ainsi grande facilité contre eux jusque par eux-mêmes. Le nombre sans cesse augmenté, la jeunesse de plusieurs, en faveur de qui les pères se démettoient, augmentoit encore l'inconsidération et la jalousie, et ces messieurs, qui ne se soutenoient pas eux-mêmes et qui ne faisoient rien pour être soutenus, s'avilissoient tous les jours. Quoique les gens sans titre et de la première qualité fissent sans cesse des alliances fort basses, celles des ducs marquoient davantage par la distinction de leur rang, qui irritoit dans les duchesses de cette sorte, qui rendoient les dames de qualité par elles-mêmes plus libres à ne leur pas tout rendre et plus impatientes des différences, et ces mêmes duchesses plus embarrassées et plus souples à supporter. M. et madame du Maine souffloient sourdement ce feu depuis Iontemps ; mais depuis l'affaire du bonnet ils eurent moins de ménagement , et en firent leur principale affaire. Tout à la fin de la vie du feu roi, on répandit mille faux bruits des prétentions des ducs et de leurs manières ; il n'y en avoit pas un mot La conduite journalière de tous démentoit ces discours ; mais ils étoient poursuivis et semés avec art et méthode. • .

M. de Noailles, soit que dès lors il eût conçu le dessein qu'il exécuta depuis, soit qu'il eût seulement voulu sonder pour après ce qu'il feroit, et que l'idée de ce qu'il fit ne lui fût venue que depuis avoir senti si nettement qu'il ne conduiroit pas M. de Saint-Simon à le faire premier ministre, lui avoit proposé et à quelques autres qu'il faudrait qu'à la mort du roi, qu'on voyoit prochaine, que ce qui se trouverait alors de ducs à la cour allassent ensemble saluer le nouveau roi à la suite de M. le duc d'Orléans et des princes du sang et avant tous autres. Dès la première proposition, M. de Saint-Simon lui témoigna qu'il nela goûtoit point, et en parla de même au peu de ceux à qui Noailles s'en étoit ouvert. Quelque temps après celui-ci lui en parla encore; Saint-Simon lui représenta qu'outre les raisons qu'il lui avoit déjà alléguées, et qui se trouveront mieux en place plus bas, il falloit toujours considérer un but principal, que rien ne devoit faire perdre de vue, et n'y pas mettre des obstacles, si aisés à éviter ; que ce but étoit de tirer la noblesse en général de l'abaissement et du néant où la robe et la plume l'avoient réduite; de la mettre pour cela dans toutes les places du gouvernement qu'elle pouvoit occuper par son état, au lieu des gens de robe et de plume qui les tenoient, et peu à peu de la rendre capable, de lui donner de l'émulation, d'étendre ses emplois et de la relever de la sorte dans son état naturel ; que pour cela il falloit être unis, s'entendre, s'aider, fraterniser, etne pas jeter de l'huile sur un feu que M. et madame du Maine excitaient sans cesse, parce qu'ils comprenoient que leur salut consistoit à brouiller tous les ordres entre eux et surtout celui de la noblesse avec elle-même, comme le salut de la noblesse consistoit en son union entre elle, à laquelle on ne devoit cesser de travailler; que rienn'étoit si ignorant, si glorieux, si prompt à tomber dans toutes sortesde pièges et de panneaux que cette noblesse ; que par noblesse il entendoit et ducs et gens de qualité non ducs; que les ducs ne dévoient songer qu'à découvrir aux gens de qualité ces pièges et ces panneaux; que pour le faire utilement il falloit en être aimés, et que puisqu'en effet il s'agissoit de l'intérêt commun dans un moment de crise dont on pourroit profiter pour la remettre en lustre, et qui manqué une fois ne reviendroit plus, il ne falloit pas tenter leur ignorance, leur vanité, leur sottise par une nouveauté, qui à la vérité ne leur nuisoit en rien, puisque jamais en aucune occasion la noblesse non titrée ne pouvoit être comme la titrée, encore moins la précéder, mais qui étant nouveauté, et dans les circonstances présentes de l'égarement de bouche que M. et madame du Maine souffloient avec tant d'art et si peu de ménagement, il étoit de la prudence d'éviter toutes sortes de prétextes et d'occasions dont la noblesse non titrée se pouvoit blesser, quelque mal à propos que ce fût, et ne songer qu'à se relever elle et les ducs tous ensemble, et travailler à un rétablissement commun, qui peu à peu rendant à chacun sa considération, remettroit chacun en sa place et ouvriroit les yeux à tous, et feroit sentir à la noblesse non titrée la malignité des panneaux qu'on lui auroit tendus, l'ignorance de son propre intérêt et combien il en étoit d'être unis aux ducs, et que tous ne pouvant être ducs, mais le pouvant devenir, abattre leurs distinctions étoit abattre leur ambition, puisque cette dignité en étoitnécessairement le dernier période, et qu'en cette différence la France étoit semblable à tous les royaumes, républiques et États de l'univers, où il y avoit toujours eu des dignités et des char

ges, et des gens quin'en avoient pas, quoique d'aussi bonne et meilleure maison que plusieurs de ceux que ces dignités élevoient au-dessus d'eux, sans quoi le roi et ses sujets seroient sans récompenses plus ou moins grandes à donner et à recevoir, et toute émulation éteinte, sinon petite, passagère et uniquement personnelle. Ces raisons, qui furent bien plus étendues entre eux deux, firent céder en apparence le duc de Noailles. Il parut ne plus penser qu'à ses finances et au but général, lorsqu'il montra enfin, comme on l'a dit, son ambition au duc de Saint-Simon pour le premier ministère, et que n'y voyant pasjourilen laissa tomber avec lui les vues et les propos sans en paroître blessé le moins du monde. Mais désespérant d'être d'abord premier ministre, il songea à le devenir, et pour en ranger le premier obstacle, il s'appliqua à combattre en particulier les états généraux auprès de M. le duc d'Orléans dans les derniers temps de la vie du roi. Le prince, dans le repentir cuisant dene les avoir pas assemblés, l'avoua depuis à Saint-Simon, qui en sentit alors la date; mais ni cette faute ni d'autres du même esprit et du même but qui se retrouveront en leur temps, il n'étoit plus temps de les réparer.

 

Cependant l'extrémité du roi fit penser aux ducs de s'aviser sur la conduite qu'ils auroient à tenir au parlement sur le bonnet, lorsque, après la mort du roi, il seroit question d'y aller pour la régence ; chose , que M. le duc d'Orléans devoit et pouvoit éviter, mais qui, ne se présentant point dans nos Mémoires, passe aussi les bornes de ces additions. Le bonnet donc donna lieu à plusieurs ducs de s'assembler à Versailles peu ensemble en diverses chambres, pour référer par quelques-uns d'une assemblée en une autre les avis de chacun, qui fut, ne leur en déplaise, une fort sotte conduite, ainsi que presque toute celle qu'ils tinrent depuis. Trois jours avant la mort du roi, il s'en trouva cinq ou six dans la chambre du duc de Saint-Simon : les évêques de Laon, Clermont et de Noyon ( Rochebonne), l'archevêque de Reims, les ducs de Noailles, de la Force, de Sully, de Charost, d'Humières, etc. On parla du bonnet, puis tout à coup, et fort peu après qu'on eût commencé , le duc de Noailles, interrompant cette matière, proposa la salutation du roi ; M. de Saint-Simon, surpris au dernier point, parce qu'il avoit cru cette idée tombée et avoir persuadé le duc de Noailles, s'éleva contre, et le duc de Noailles à haranguer et à l'emporter de force de voix. M. de Saint-Simon le laissa dire, bien résolu de répondre ; mais quand il le voulut faire, Noailles l'interrompoit sans cesse et crioit tant qu'il pouvoit. A la fin Saint-Simon, impatienté à l'excès et n'ayantpas de poumons bastants à ceux de l'autre, monta sur un gradin qui portoit des armoires dans ses fenêtres, s'assit sur une de ces armoires pour être plus élevé et se faire mieux entendre, et voulut parler .L'autre, qui parloit toujours, et qui de force de voix, d'autorité et de spécieux, emportoit

déjà des signes de consentement et des monosyllabes d'approbation des autres, ne vouloit qu'user le temps et emporter d'emblée, sans laisser le loisir de répliquer ; mais à la fin Saint-Simon demanda si fermement audience qu'il se la fit donner. Il représenta doncà ces messieurs qu'il avoit eu lieu de croire que M. deNoailles avoit abandonné cette pensée dont il lui avoit parlé plusieurs fois, sur les raisons qu'ir lui avoit alléguées pour l'en détourner ; qu'il voyoit avec surprise qu'il y persistoit, et qu'il verroit avec grande douleur qu'il la leur pût persuader ; que ce qu'il proposoit étoit une nouveauté dont on ne voyoit aucune trace en pas un avènement de nos rois à la couronne ; que cette première salutation se faisoit toujours sans ordre, à mesure que chacun étoit plus ou moins pressé, plus ou moins à portée, en cela tout à fait différente de l'hommage qui s'étoit quelquefois rendu au lit de justice, la première fois que les rois l'avoient tenu ; qu'on ne croyoit pas même qu'à cette première salutation les princes du sang eussent jamais affecté d'y aller ensemble • que d'entreprendre de la faire comme M. de Noailles le proposoit ne pouvoit rien acquérir aux ducs et pouvoit leur être fort nuisible ; qu'au mieux il demeureroit qu'ils avoient salué le roi de la sorte; que cette salutation ne s'étant jamais faite en cérémonie, cela ne leur tiendroit lieu de rien ; qu'ils paroîtroient avoir été plus diligents ; que les princes étrangers, par cette raison, ne le regarderoient ni comme avantage acquis aux uns ni désavantage souffert par les autres ; que n'étant point acte de cérémonie, mais de zèle et d'empressement à saluer le roi, puisque successeur de droit il n'avoit pas besoin de cet acte pour être reconnu , à la différence de l'hommage, cela ne seroit ni écrit ni enregistré nulle part, ni même titre d'usage ; que ce seroit un avantage donc bien léger, si tant est qu'on pût lui donner le nom d'avantagequ'à l'égard des gens de qualité on n'avoit pas encore vu qu'ils eussent imaginé de précéder nulle part les ducs ; que ce ne seroit donc pas un avantage de les avoir gagnés là de la main, mais que dans l'effervescence où M. et madame du Maine les avoient mis sur les ducs ce seroit leur donner occasion de l'augmenter, de se blesser d'une nouveauté qu'on appelleroit bientôt entreprise, de s'offenser de ce que les ducs ayant été ainsi ensemble et à part dans une occasion où cela ne s'étoit jamais fait, ils auroient voulu faire non-seulement bande à part d'eux, mais corps à part; que ces messieurs n'ignoroient pas que l'odieux de cette idée de faire corps à part de la noblesse commençoit à y être semée, imputée aux ducs avec une fausseté sans apparence, mais avec une malignité et un art qui y suppléoit ; que le meilleur moyen de la confirmer étoit d'y donner cette occasion; qui, tout éloignée qu'elle en étoit, seroit montrée et reçue de ce côté-la; que le parlement ne demanderoit pas mieux que de fasciner la noblesse avec ces prestiges ; que son intérêt étoit le même que celui de M. du Maine de la se

parer et de la brouiller avec les ducs, et se la rallier de piquetontre eux ; que c'étoit à ceux-ci à sentir combien il étoit du leur d'être unis à la noblesse, puisque c'étoit leur ordre commun et leur corps, et qu'assez occupés contre le parlement à l'occasion de l'affaire du bonnet, il étoit de leur intérêt et de leur sagesse d'éviter avec grand soin de se faire des ennemis nouveaux, et des ennemis en si prodigieux nombre ; enfin, qu'à comparer le prétendu avantage en question avec les inconvénients infinis et durables qu'il pouvoir entraîner, et qu'il étoit évident qu'il entraîneroit par les dispositions présentes, il ne comprenoit pas qu'on pût balancer un instant.

iM. de Noailles eut grand'peine à laisser achever M. de Saint-Simon, et ce ne fut pas sans quelques interruptions que les autres arrêtèrent; mais quand il eut fini avec plus d'étendue, et qu'on ne voit ici qu'en raccourci, M. de Noailles répliqua, cria, se débattit, soutint qu'il n'y avoit rien que de sûr dans ce qu'il proposoit, rien que de foible dans ce qui étoit objecté, et sans articuler aucune véritable raison, ce fut une impétuosité de paroles, soutenue d'une force de voix qui entraîna les autres plutôt qu'elle ne les persuada. Saint-Simon se récria que ce n'étoit pas le temps des entreprises, mais d'une sage et ferme défense sur l'affaire du bonnet, qu'il ne falloit mêler ni embarrasser d'aucune autre puisqu'on s'y trouvoit nécessairement embarqué, et dans l'usage imminent des séances au parlement; mais les autres presque tous cédèrent. M. de Saint-Simon, voyant que cela dégénéroit en dispute personnelle, où les autres prenoient peu de part, leur déclara qu'il les attestoit de sa résistance, du refus net de son consentement, qu'il ne cédoit qu'à la pluralité ; qu'il vouloit espérer que ceux à qui l'on en parleroit seroient peut-être plus heureux que lui à leur faire faire des réflexions utiles, et finit, hors de voix etlpouvant à peine se faire entendre, par protester de tous les inconvénients infinis et très-suivis qu'il y voyoit et qu'il déploroit par avance.

Tout aussitôt on se sépara de guerre lasse : c'étoit sur les huit heures du soir. Ces messieurs n'eurent pas le temps d'en parler à aucun autre ; dès le soir même cette idée se répandit en prétention, vola de bouche en bouche. Coëtquen, beau-frère de Noailles et fort lié avec lui, quoique fort peu avec sa sœur qu'il avoit épousée, courut le château, ameutant les gens de qualité. Le lendemain grand bruit et grand bruit dans le tour que M. de Saint-Simon avoit prévu et annoncé ; Paris en fut bientôt informé. Outre l'affluence infinie que l'extrémité du roi, les divers intérêts et tout ce qui alloit suivre le grand événement, attiroit à Versailles par la curiosité, ce bruit amena encore bien du monde, et les plus petits compagnons s'honorèrent d'augmenter le vacarme pour s'agréger aux gens de qualité. Le tout ensemble s'appela la noblesse, et cette noblesse pénétroit partout par ses

cris contre les ducs. La plupart de ceux-ci, qui n'avoient pas ouï dire un mot de ce dessein de salutation du roi, n'entendirent qu'à peine de quoi il s'agissoit, partie timidité de cette espèce d'ouragan subit, partie piqués de n'avoir point été consultés, se mirent à déclamer contre leurs confrères ; mais ces confrères, contre qui l'animosité devenoit si grande et si générale, ne furent pas longtemps en nom collectif. On vint de tous côtés avertir la duchesse de Saint-Simon que tout tomboit sur son mari unique, comme sur le seul auteur de ce projet de salutation, dont l'autorité naissante avoit entraîné un petit nombre de ducs malgré eux à l'insu des autres ; on ajouta même qu'il n'étoit pas en sûreté dans une émotion si furieuse et si générale, et on l'exhorta à tâcher d'y prendre garde. Sa surprise en fut d'autant plus grande que son mari lui avoit conté tout ce qui s'étoit passé, outré contre cette acharnée folie de M. de Noailles et contre la noblesse, de ce qui s'étoit trouvé de ducs avec ; mais l'étonnement de la duchesse monta au comble quand les mêmes personnes qui l'avertissoient, par amitié, lui firent entendre le leur, et à la fin lui apprirent que c'étoit le duc de Noailles lui-même qui débitoit M. de Saint-Simon pour l'auteur et le promoteur de ce projet, lui-même pour celui qui l'avoit combattu de toutes ses forces, et qu'eux qui lui parloient à elle l'avoient ouï de leurs oreilles de la bouche du duc de Noailles.

Ce dernier avis fut donné à la duchesse de Saint-Simon et ensuite confirmé par plusieurs autres pareils, la surveille de la mort du roi.sur le soir, vingt-quatre heures après ce débat que le duc de Saint-Simon avoit eu si fort avec le duc de Noailles dans sa chambre, et qui vient d'être rapporté. Le hasard fit que le lendemain matin elle rencontra le duc de Noailles dans la galerie, qui la passoit avec le chevalier depuis duc de Sully. Elle l'arrêta, et le tira dans une fenêtre ; là, elle lui demanda d'abord ce que c'étoit donc que tout ce bruit contre les ducs. Noailles voulut glisser, dit que ce n'étoit rien, et que cela tomberoit de soi-même ; elle le pressa, et lui vouloit se dépêtrer ; mais à la fin, après lui avoir déduit en peu de mots l'excès de ces cris et de ces mouvements publics, pour lui faire sentir qu'elle en étoit bien instruite, elle lui témoigna sa surprise de ce qu'ils tomboient tous sur son mari. Noailles là-dessus s'embarrassa, et l'assura qu'il ne l'avoit pas ouï dire; mais la duchesse lui répondant qu'il devoit savoir mieux que personne qui étoit l'auteur et le promoteur, et qui le contradicteur de ce projet de salutation du roi, par ce qui s'étoit passé encore la surveille , làdessus le duc de Noailles l'avoua comme la chose a été racontée ; qu'il étoit vrai que c'étoit lui qui l'avoit proposé, que M. de Saint-Simon s'y étoit toujours opposé, et que lui avoit persévéré. Alors la duchesse lui demanda donc pourquoi lui-même s'en excusoit-il et donnoit-il M. de Saint-Simon pour l'auteur et le promoteur de ce conseil. Leduc, interdit et accablé, balbutia une foible négative, et n'essuya tout de suite de courts mais de cruels reproches de tout ce qu'il devoit au duc de Saint-Simon, et de la noire et perfide calomnie dont il le payoit. Ils se séparèrent de la sorte, elle dans le froid d'une juste indignation , lui dans le désordre d'une foible négative du crime qu'il voyoit découvert, dans les aveux arrachés malgré lui de la reconnoissance qu'il devoit à M. de Saint-Simon, et dans le désespoir qu'il est aisé d'imaginer et qu'il ne put cacher, quoique si grand maître en l'art de feindre.

Une leçon si peu attendue, mais si à bout portant, ne le changea pas. Il eut beau assurer à la duchesse qu'il diroit partout combien le duc de Saint-Simon s'y étoit opposé, la palinodie étoit trop subite pour l'oser chanter, et trop destructive de ses projets particuliers pour les abandonner. Il continua par les siens ce qu'il avoit si bien commencé et par eux et par lui même, que la persuasion publique avoit suivi; mais personnellement il regarda mieux devant qui il parloit, et il évita le plus longtemps qu'il put le duc de Saint-Simon, même en public. Lui, occupé de ce qui regardoit les affaires générales, et tout au plus légèrement partagé par celle du bonnet, il ne fut informé que tard de la rumeur publique, et plus tard encore que le duc de Noailles l'excitoit contre lui. Alors les écailles lui tombèrent des yeux. Il commença à comprendre la cause de l'idée étrange de cette salutation entrée dans cette tête, et la raison qui l'y avoit rendu si ferme contre tout ce qui lui en avoit été dit. Il se souvint de ce qui s'étoit passé entre eux sur la place de premier ministre ; il réfléchit sur ce que depuis deux jours il avoit inutilement pressé M. le duc d'Orléans de songer promptement et avant tout à la convocation des états généraux, lui qui jusqu'alors ne respiroit autre chose ; enfin, il vit clairement qu'un guetapens si profond, si peu pensé, si contradictoire à toute vérité, et si subit et si à bout portant, étoit le fruit de mort d'une ambition qui ne voit et ne sent plus qu'elle, et qui désespérant de la première place, tant qu'il seroit à portée de l'empêcher, risquoit tout pour le perdre et pour s'en débarrasser. Il fit parler les ducs témoins de ce qui s'étoit passé chez lui.Il parla lui-même, et à M. le duc d'Orléans, mais peu par l'accablement de ces moments si importants et si chargés des dernières heures de, la vie du roi. Il s'expliqua aussi à ce qu'il rencontra ; mais il eut affaire au public, prévenu avec l'artifice le plus préparé, et soutenu dans cette persuasion par les mêmes artifices. Il trouva des envieux sans nombre de la figure que personne ne doutoit qu'il n'allât faire, et jusque dans les ducs mêmes des ennemis d'une faveur et d'une confiance qu'ils s'étoient eux-mêmes fort éloignés de rechercher, dont moitié avoient mérité tout le contraire, et qui se lièrent au duc de Noailles dans cet esprit, aux dépens de la vérité et d'eux-mêmes, pourleur bonnet et leur dignité, et si gratuitement qu'ils n'eurent jamais nulle cause à alléguer de leur haine. Tels sont les hommes, jaloux et envieux jusqu'à ce point. L'éclat que fit le duc de Saint-Simon fut porté à tout; on le peut aisément comprendre, et de l'énormité de la chose et de la situation de ces deux hommes l'un avec l'autre jusque alors, et du naturel particulier de Saint-Simon, qui cria publiquement à la calomnie, qui donna les ducs qui s'étoient trouvés dans sa chambre pour témoins et qui témoignèrent hautement pour lui contre Noailles, mais qui avoit tout prévenu et emporté avec un art et des secours qui lui rendirent cet affreux succès, lequel ne put être détruit qu'à la longue et quand avec la force de la vérité Noailles se fut fait mieux connoître, même depuis. Noailles souffrit tout, remboursa tout, en coupable écrasé sous le poids de ses remords, et tenta tout pour apaiser l'autre, qui ne cessa de se porter à toute espèce d'extrémité contre lui, et trèssouvent en public et en face, tant que la régence dura, quelque grâce que lui en eût demandé le régent pour Noailles, lequel fut souvent témoin, et chez S. A. R. et en plein conseil, de ces algarades cruelles, pour peu que les affaires ou que la conversation y pût donner lieu.

Aller plus loin là-dessus seroit faire non plus des additions , mais des Mémoires. Il suffit d'avoir éclairci le cause de cet éclat sur les ducs que nos Mémoires ne font que marquer, et l'origine de celui de Saint-Simon contre Noailles. On ajoutera seulement pour achever que jamais les affaires n'en souffrirent, quoique les choses subsistèrent de la sorte entre eux ; Noailles ne s'étant jamais lassé de tâcher et de faire toutes sortes de démarches directes et indirectes pour se raccommoder, et de se conduire en public en conséquence par ses discours qui pouvoient [sic] et par sa plus que politesse toutes les fois qu'il rencontroit Saint-Simon, ni celui-ci de lui refuser le salut même devant le régent, et d'en user en propos quand l'occasion s'y offroit, et en conduite publique avec toute la hauteur d'un homme sans ménagement aucun, et toute la pesanteur du poids d'une perfidie si atroce et d'une si noire calomnie. Noailles, qui, malgré lui, en étoit accablé, et dont l'embarras très-marqué se renouveloit à chaque rencontre, qui vivoit toujours dans la crainte des sorties publiques et souvent dans le désespoir qui les suivoit, étoit de plus outré d'avoir montré ce qu'il savoit faire et de n'y avoir pas réussi. Il ne respiroit donc que d'étouffer la vérité d'une part, et d'émousser de l'autre celui qu'il n'avoit pu perdre ; c'est ce qui le rendit si constant à tout tenter, et ce qui enfin le rendit, lui et tous les siens, si ardentsàprocurerlemariagede la seconde fille de sa sœur et du dernier maréchal duc de Gramont avec le fils aîné du duc de Saint-Simon, dans l'espérance d'un raccommodement.

En deux mots, M. de Noailles avoit compté d'exciter tant d'éclat contre M. de Saint-Simon qu'il en seroit défait par quelque aventure

T. XVI. 11

si naturelle à en naître, ou par la foiblesse de M. le duc d'Orléans, qui à son entrée dans le gouvernement n'oseroit préférer un seul homme à toute la noblesse, qui se portoit pour offensée et qui crioit si haut, ou que ne le soutenant pas au gré de Saint-Simon , celui-ci se dépiteroit contre tant d'injustice et se retireroit. C'est en effet le dernier qui pensa arriver, et que M. le duc d'Orléans eut toutes les peines du monde à empêcher ; mais Noailles déçu de cette espérance, et pressé de son crime, que la conduite continuelle de Saint-Simon retraçoit et à lui etau monde, et craignant un ennemi qui se faisoit un capital de l'être et deleparoître sans aucun ménagement jusqu'en face, il n'est rien qu'il ne mît en usage pour en venir à une réconciliation, et ce qui la.lui faisoit souhaiter encore plus ardemment c'étoit le contraste de la liaison du cardinal, sononcle, avec Saint-Simon,qui n'en fut en rien dérangée, et pour lequel ce dernier ne fut que plus constant et plus ardent, laquelle retomboit si à plomb sur le neveu.

M. de Saint-Simon eut même bien de la peine à consentir à faire le mariage de son fils, quelque bon qu'il le trouvât d'ailleurs, et fut trèslongtemps à s'y résoudre pendant la longue fin du premier mari sans enfants, parce que cette alliance entraînoit nécessairement à rentrer en bienséance avec le duc de Noailles. Mais, encore une fois, en voilà assez et peut-être trop pour ces additions, dont il sera utile de se souvenir pour celles qui pourront suivre. Les pas sans nombre du duc de Noailles, la manière dont il représenta au duc de Saint-Simon chez le cardinal de Noailles lors du mariage, celle dont Saint-Simon l'y reçut, et malgré toute la hauteur, le froid, le bref, que Saint-Simon ne fut pas maître de se refuser, ce qu'une telle violence lui coûta, les démarches infinies de Noailles, infatigable à se vouloir rapprocher, et la conduite soutenue de l'autre à se prêter à peine aux plus indispensables bienséances, qu'il ne fit jamais qu'effleurer depuis, tout cela seroit matière à Mémoires et non à ces additions. Mais cette remarque est nécessaire pour la notion de la manière dont ces deux hommes ont vécu toujours depuis, et continuent de vivre, sans se lasser de part et d'autre de ce très-différent personnage.

** Le cardinal de Noailles mandé et présenté au roi par M. le duc d'Orléans le jour même de la mort du roi, reçu de tous les courtisans comme en triomphe, les choses prirent une face nouvelle pour lui, qui ne changea ni de visage, ni de contenance, ni de conduite. Une infinité de gens se jetèrent à lui après l'avoir abandonné, et une infinité d'autres qui avoient toujours été du parti contraire. Cela dura tant qu'il fut en prospérité, et changea en même temps qu'elle.

 

 

 

lundi, 29 août 2016

29 août 1715:17h00:

dangeau.jpg

 Le marquis de Dangeau est pessimiste

« L’effet de l’élixir est comme un peu d’huile qu’on remet dans une lampe qui s’éteint »

mardi, 23 août 2016

23 août 1715: Versailles

"Vendredi 23, à Versailles

- Le roi passa la nuit assez doucement ; il travailla le matin avec le P. le Tellier.

Sa jambe l'incommode; il y sent toujours des douleurs; et comme elle est fort enveloppée de linges, cela empêche le roi de s'habiller.

Il ne verra point la gendarmerie, quoiqu'il en eût grande envie; il la renvoie dans leurs quartiers en Normandie.

Le roi dina debout, en robe de chambre; il fut assez gai à son dîner, et badina fort avec moi sur des plans que madame de Dangeau lui a fait voir de ce qu'elle veut faire faire à Dangeau.

Madame de Maintenon passa l'après-dînée chez lui avec les dames; les courtisans le virent à son souper, puis il passa dans son cabinet, où il vit les princesses, et se coucha à dix heures."


(Journal du Marquis de Dangeau)

 

568x568.jpg

00:00 Publié dans 1715, Août, Dangeau, Versailles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |